Tout commence quelque part en Crète
Mon école primaire, au village
Voilà, je suis prête. Assise à ma table, mon café à la main, prête à partager notre petit moment du dimanche. Et vous, votre café, il est prêt ? Un café grec bien serré, comme toujours. On en a longuement parlé par ici.
La dernière fois, je vous avais ouvert la porte de ma maternelle. Aujourd’hui, on grandit un peu. Je vous emmène à mon école primaire, dans mon village (το χωριό, to horió), tout près de Knossos (Κνωσός). Fermez les yeux avec moi. Je crois que les grands-parents et les anciennes générations vont se reconnaître.
Deux salles, trois classes chacune
Mon école, c’était deux salles. Deux espaces, deux maîtres, et dans chaque salle, trois classes en même temps. Oui, trois niveaux dans la même pièce. La maîtresse (η δασκάλα, i daskála) gérait tout, elle jonglait avec son temps comme personne.
Il y avait des cours qu’on faisait tous ensemble, et d’autres à part. Pendant que le maître travaillait avec un niveau, les autres faisaient autre chose. Les mathématiques, si je me souviens bien, on les faisait souvent tous ensemble. Et c’est rigolo, ça passait très bien. Faire les maths de la classe d’avant ou de la classe d’après, personne n’était perdu. Le grec, lui, on le faisait par niveau. La maîtresse gérait, et tout roulait.
Et si je ferme les yeux, je revois la salle. Au mur, une grande carte du monde. Dans un coin, un globe. Un grand tableau noir. Et nos pupitres, avec leurs bancs verts (τα θρανία, ta thraniá). Rien de plus. C’était bien assez pour rêver.
Le boulanger qui sonnait à onze heures
Voilà mon plus beau souvenir. L’école, c’était le matin, et à quatorze heures trente on repartait tous à la maison. Mais vers dix heures, dix heures et demie, il se passait quelque chose de magique. Le boulanger ambulant arrivait avec sa petite camionnette. Il sonnait. Et là, toute l’école partait chercher son goûter.
Chez nous, le matin, on se réveillait et on filait directement à l’école. Pas de grand petit-déjeuner à la maison. Alors ces petits pains, c’était le vrai repas du matin, pour tous les enfants. Maman nous donnait une piécette, et avec ça on repartait avec trois petits pains. Un pour moi, un pour mon frère, un pour ma sœur.
Des petits pains tout chauds, saupoudrés de farine blanche, moelleux à en perdre la tête. Rien que d’y penser, j’ai encore l’eau à la bouche. La maîtresse ne disait jamais non. Même si le boulanger arrivait en dehors de la récré, elle nous laissait y aller, et parfois même manger tranquillement en classe. C’était une autre époque, tout était plus doux.
Un souvenir qui colle à la peau : si j’aime encore autant ces petits pains, aujourd’hui, quand je retrouve la même forme quelque part, c’est à cause de ces matins-là. Parfois, un souvenir reste accroché pour toujours à un tout petit moment.
On jouait dehors, pour de vrai
À cette époque, il n’y avait pas d’écran. La vidéo, les cassettes, ça arrivait tout juste. Alors on jouait, mais vraiment beaucoup, et surtout dehors. On sautait à l’élastique (το λάστιχο, to lásticho), on faisait des courses, on jouait au foot. Certaines années, on a même eu le basket, et là c’était la fête.
On était une vraie bande (παρέα, paréa), les enfants de tous ces villages autour. On riait, on courait, on inventait. Et on avait presque toujours de bons maîtres et de bonnes maîtresses. Dans une petite école comme ça, il y a une convivialité et une solidarité qu’on ne retrouve pas partout.
On vivait l’Histoire, parce qu’on était dedans
Comme j’étais à Knossos, on ne visitait pas l’Histoire dans les livres. On était dedans. En classe, la maîtresse disait « aujourd’hui, on fait une sortie », et hop, on partait visiter le site, le musée, tout autour. On était des petits explorateurs.
Et le plus fou, c’est qu’à côté de l’école, il y avait encore des archéologues qui creusaient, qui faisaient des trous dans la terre. Nous, on allait les regarder comme des grands aventuriers, pour voir s’ils avaient trouvé quelque chose. Grandir là, avec les pierres anciennes sous les pieds, ça vous marque une enfance.
Il faut vous dire que mon école était à moins de cinq cents mètres du palais. Le vrai, le palais de Knossos. Et nous, les enfants, on ne comprenait pas. On voyait des gens venus du monde entier, qui faisaient la queue très loin, parfois en plein soleil, juste pour entrer. On se demandait pourquoi tout ce monde. Il a fallu que je vienne en France, bien plus tard, pour comprendre la fascination et l’importance de ce que je vivais tous les jours, sans même le savoir.

Nos grandes aventures
Et puis il y avait les derniers jours d’école. Là, on partait tous ensemble. On devenait des explorateurs, des navigateurs, des chercheurs de trésors.
Juste à côté, il y avait une rivière. À cette saison, elle était à sec, pas une goutte d’eau. Alors on descendait dedans. On cherchait des trésors. On chassait les pirates. Et on y croyait, pour de vrai.
Ces jeux-là, ça marque une vie. Et je vais vous dire une chose, avec un peu de tristesse. Aujourd’hui, on n’ose plus toujours laisser nos enfants s’éloigner un peu de la maison. Courir, explorer, se salir. C’est dommage. C’est là que naissent les plus beaux souvenirs.
Les jours de gâteaux
Maintenant, laissez-moi vous raconter une coutume que j’adore, très grecque et très crétoise. Chez nous, le jour de votre fête (η γιορτή, i giortí), le jour de votre saint, ce ne sont pas les autres qui vous gâtent. C’est vous qui offrez.
Ce jour-là, vos parents envoyaient des gâteaux à l’école, pour les partager avec toute la classe. Et toujours un plus beau gâteau pour la maîtresse. Il y avait souvent un petit cadeau aussi. Imaginez le jour de la Sainte Maria, quand on est nombreuses à porter le même prénom. Les gâteaux arrivaient de partout.
Je me souviens, avec mes petits yeux d’enfant, d’avoir jeté un œil dans la salle des maîtres. La table était couverte de gâteaux, rien que des gâteaux. Une coutume conviviale, généreuse, et tellement gourmande. C’est ça aussi, la Crète que j’aime.
Et la solidarité de tout un village
Il n’y avait pas de bus pour l’école. Alors chaque famille se débrouillait, et surtout, on s’entraidait. Vous emmeniez vos enfants, mais aussi ceux du voisin. Vous alliez chercher les vôtres, et ceux d’à côté. La vie était plus liée qu’aujourd’hui, plus simple, plus ensemble.
Quand j’y repense, ces années de primaire étaient magiques. Cette insouciance de trouver du bonheur dans les toutes petites choses. Qui pourrait croire qu’un petit coup de klaxon, celui d’une vieille camionnette blanche, puisse être un bonheur aussi immense ? Et pourtant. Parce que ça voulait dire une seule chose. On allait manger un petit pain tout chaud.
Et vous, en France ?
En écrivant tout ça, je pense à vous. Parce qu’à la même époque, de votre côté, ce n’était pas si loin de chez nous.
Vous aussi, dans les villages, il y avait la petite école. Une seule salle, un seul maître, tous les niveaux ensemble. On appelait ça la classe unique.
Au mur, la grande carte de France, la fameuse Vidal-Lablache. La même dans presque toutes les écoles. Le grand tableau noir et la craie. Le poêle qui ronflait au fond. Et la blouse grise sur le dos.
Vous avez appris à écrire au porte-plume. La plume Sergent-Major, trempée dans l’encre violette. Le stylo à bille, lui, n’est arrivé qu’après.
Le jeudi était libre, avant de devenir le mercredi. Mais il y avait classe le samedi matin. Et tout au bout, il y avait le certificat d’études. La fierté de tout le village.
Dans la cour, vous jouiez aux billes, à la marelle, à la corde à sauter. Et à l’élastique, comme moi. Les mêmes jeux, à mille kilomètres de distance.
À quatre heures, c’était le goûter. Un morceau de pain, un carré de chocolat. Et pour les plus anciens, le verre de lait sucré à l’école, le fameux lait de Mendès France.
Vous alliez à l’école à pied, souvent à plusieurs. Le car de ramassage n’est venu que plus tard. Chez vous comme chez nous, on marchait, et on s’attendait.
Vous voyez ? Deux pays, deux langues, et au fond, la même enfance.
Et après ?
Au collège, tout a changé. Je suis partie à Archanes (Αρχάνες, Archánes). Là-bas, le bâtiment était grand. On avait la chance de n’avoir école que le matin. À Héraklion, c’était plus dur. Trop d’enfants, pas assez de place. On y allait en deux groupes. Un le matin, un l’après-midi. Et ça tournait. On appelait ça la διπλοβάρδια (diplovárdia), la double journée. Le bus, lui, passait juste devant la maison. Et l’après-midi, place aux cours du soir et aux langues. Parce qu’en Grèce, l’école ne suffit jamais tout à fait. Mais ça, ce sera pour un prochain dimanche.
La simplicité, c’est déjà le bonheur
Aujourd’hui, on cherche souvent des choses compliquées. De grands moyens, de grandes fêtes. Mais le bonheur, il était là, tout simple. Un petit pain chaud. Une bille dans la poche. Une carte du monde au mur. Il n’en fallait pas plus.
Les Grecs l’avaient déjà compris, il y a très longtemps. Notre philosophe Épicure disait ceci.
« Du pain et de l’eau procurent le plus vif des plaisirs, à qui les porte à sa bouche dans le besoin. »
ÉPICURE
Voilà tout mon secret. Cherchez moins compliqué. Le bonheur se cache souvent dans les toutes petites choses.
Une petite école, deux salles, et des souvenirs pour toute une vie.
Voilà mon école primaire. Rien d’extraordinaire, et pourtant tout y était. Et vous, les plus anciens, ça vous parle ? Racontez-moi votre goûter d’école à vous, le petit pain, la brioche, le carré de chocolat. Je crois qu’on a tous un souvenir gourmand caché quelque part.
À offrir : les troufakia au chocolat
Et si on prolongeait l’école à la maison ? Je vous laisse ma petite douceur préférée à offrir. Les troufakia, nos truffes grecques au chocolat. On les roule en petites boules, on les partage, et tout le monde est content. Parfaites pour un jour de fête.

Troufakia au chocolat
Les ingrédients
- 400 g de lait concentré
- 200 g de chocolat à pâtisser
- 100 g de beurre
- 200 g de biscuits grecs Papadopoulou émiettés
- Du cacao, des vermicelles ou de la noix de coco, pour enrober
- Pour varier : vanille, zeste d’agrume, ou un petit trait d’ouzo
La préparation
- Faites chauffer doucement le lait concentré avec le beurre.
- Hors du feu, ajoutez le chocolat en morceaux. Mélangez jusqu’à ce qu’il fonde.
- Versez dans un grand bol. Émiettez finement les biscuits et mélangez bien.
- Laissez reposer au frais, 20 à 30 minutes.
- Formez de petites boules. Roulez-les dans le cacao, les vermicelles ou la noix de coco.
- Réservez au frais. Elles se gardent 4 à 5 jours.
Gardez votre place à ma table : abonnez-vous à ma newsletter « Tout commence quelque part » pour ne rien manquer de nos rendez-vous, et passez aimer ma page Facebook, c’est là qu’on se retrouve entre deux dimanches.
Crétoisement vôtre,
Maria
0 commentaire