Me voilà assise à ma table, mon café à la main. La dernière fois, je vous ai raconté l’histoire de mes livres. Aujourd’hui, je vous emmène plus loin, et plus haut. Chez les philosophes. Parce que nous vivons avec les intelligences artificielles, maintenant, tous, que ça nous plaise ou non. Elles répondent à nos questions, elles écrivent, elles traduisent, elles conseillent. Et moi, la Crétoise, je me suis demandé ce que mes vieux Grecs en diraient. Vous allez voir, ils avaient déjà tout prévu, ou presque.

Le premier robot de l’histoire gardait la Crète
On croit que les machines qui pensent sont une idée d’aujourd’hui. Chez nous, elle a trois mille ans. Dans les légendes de mon île, un géant de bronze nommé Talos (Τάλως) faisait trois fois par jour le tour de la Crète pour la protéger. Il avait été forgé par Héphaïstos, le dieu forgeron, et offert au roi Minos. Il jetait des rochers sur les bateaux ennemis. Apollonios de Rhodes le raconte dans le voyage des Argonautes, et les Crétois de Phaistos le frappaient sur leurs monnaies, bien avant notre ère.
Et ce géant avait un point faible. Une seule veine, fermée à la cheville par un clou de bronze. Quand Médée l’a retiré, le sang divin s’est écoulé, et la machine s’est effondrée. Je trouve ça très beau, et très moderne. Les Grecs rêvaient déjà d’un gardien infatigable, et ils savaient déjà que toute machine a sa cheville.

Dédale, Icare, et le labyrinthe de chez moi
Je suis née à Knossos, je vous l’ai raconté dans mes racines. Et à Knossos, il y a un autre personnage qui me poursuit depuis l’enfance : Dédale, l’inventeur. C’est lui qui construit le labyrinthe pour le roi Minos. C’est lui qui fabrique des ailes de cire et de plumes pour s’échapper de l’île avec son fils. Et c’est son fils, Icare, qui vole trop près du soleil, parce que c’est grisant, parce que ça marche, parce que personne ne l’arrête.


Le premier ingénieur des légendes a travaillé chez moi, et le premier avertissement est né chez moi aussi. La technique n’est ni bonne ni mauvaise. Elle monte. À nous de savoir jusqu’où. Regardez le palais de Minos, celui du labyrinthe, je vous y emmène en images.
Knossos, le palais du labyrinthe
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Et le Minotaure ? Il est toujours là. Je l’ai croisé un jour dans une rue d’Héraklion, et il n’avait pas l’air méchant. Chez nous, les monstres finissent toujours par se promener au soleil.

Comment vivait Socrate, et ce qu’était la philosophie pour eux
Avant de vous dire ce qu’il pensait, laissez-moi vous dire qui c’était. Socrate naît à Athènes vers 470 avant notre ère, fils d’un tailleur de pierre et d’une sage-femme. Il n’a pas d’école, pas de chaire, pas de livre. Il passe ses journées sur l’agorá (ἀγορά), la place du marché, pieds nus, toujours le même manteau, à parler avec n’importe qui, le cordonnier comme le général. Il a été soldat, un bon soldat, disent ses amis. Il a une femme, Xanthippe, dont on dit qu’elle avait du caractère, et je la comprends. Il est pauvre, et ça ne l’intéresse pas.

Un jour, un ami rapporte de Delphes la réponse de l’oracle : personne n’est plus sage que Socrate. Lui n’y croit pas, et il part interroger ceux qui passent pour savants, les politiques, les poètes, les artisans. Il découvre qu’ils croient tous savoir des choses qu’ils ne savent pas. Et il conclut qu’il est peut-être le plus sage, en effet, parce que lui, au moins, sait qu’il ne sait pas. Vous imaginez l’effet, sur la place, devant tout le monde.
Ça finit mal. À soixante-dix ans, en 399, on l’accuse de ne pas honorer les dieux de la cité et de corrompre la jeunesse. Le jury le condamne à mort. Ses amis lui préparent une fuite, il refuse. Il boit la ciguë, entouré d’eux, en parlant jusqu’au bout. Au procès, il avait dit la phrase que je préfère de toute la Grèce : une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue.
Car pour eux, la philosophie n’était pas une matière à l’école. Philosophía (φιλοσοφία), c’est l’amour de la sagesse, et ça se vivait. On philosophait en marchant, à table pendant le sympósion, au gymnase, sous un portique. Platon a ouvert son Académie dans un jardin, Aristote son Lycée dans un autre, Épicure a carrément appelé son école « le Jardin ». Ce n’était pas une théorie. C’était une manière de tenir sa vie.

Socrate n’a jamais rien écrit, et il s’en méfiait
Voilà le débat que je voulais vous apporter, parce qu’il est plus vieux qu’on ne le pense. Socrate n’a pas laissé une seule ligne. Tout ce que nous savons de lui, c’est son élève Platon qui l’a écrit. Une seule exception, et elle est belle : dans sa prison, les derniers jours, il a mis en vers des fables d’Ésope et composé un hymne à Apollon, parce qu’un songe lui répétait depuis toujours de cultiver les arts. C’est Platon qui le raconte, dans le Phédon. Et dans un autre de ses dialogues, le Phèdre, Socrate raconte une histoire égyptienne. Le dieu Theuth vient présenter au roi Thamous sa dernière invention, l’écriture, en promettant qu’elle rendra les hommes plus savants et leur donnera plus de mémoire.
Le roi refuse. L’écriture, dit-il, produira l’oubli, líthi (λήθη), dans l’âme de ceux qui l’apprendront, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire. Ils se fieront à des signes posés à l’extérieur d’eux, au lieu de chercher au fond d’eux-mêmes. Tu n’as pas trouvé un remède pour la mémoire, dit le roi, mais pour se ressouvenir : un aide-mémoire. Et surtout, tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Ils auront tout lu, ils croiront tout savoir, et ils seront insupportables.
Socrate va plus loin. Un texte écrit, dit-il, ressemble à une peinture. On lui pose une question, il se tait, ou il répète toujours la même chose. Il ne peut ni se défendre ni s’expliquer. Vous entendez comme moi ? Remplacez « écriture » par « intelligence artificielle », et vous avez le débat de cette année, tel qu’on le mène à la télévision. L’oubli. L’apparence du savoir. Les réponses qui ne se défendent pas.
Et pourtant. Sans l’écriture, je n’aurais jamais lu Homère. À l’école, en Crète, on grandit avec lui, on lit l’Iliade et l’Odyssée, ligne après ligne, on le trouve long, et on le garde toute sa vie. Socrate avait raison sur le prix à payer, et tort sur le reste. Moi qui n’ai pas de mémoire, j’écris tout, depuis toujours. L’outil m’a sauvée. C’est peut-être ça, la réponse, et le roi égyptien l’avait presque dite : l’outil ne remplace pas la mémoire, il la porte. À condition qu’il reste un outil.
La maïeutique, ou l’art de poser des questions
La mère de Socrate était sage-femme. Et lui disait faire le même métier avec les esprits : il ne donnait pas de réponses, il posait des questions, jusqu’à ce que l’autre accouche de son idée. C’est la maieutikí (μαιευτική), l’art de faire naître.
Je crois que c’est la meilleure façon de vivre avec ces machines. Elles répondent toujours, à tout, tout de suite, avec une assurance qui ferait rougir un professeur. Socrate, lui, ne répondait jamais. Il questionnait. Alors questionnons. Demandons d’où vient la réponse. Doutons. Vérifions dans un livre, chez quelqu’un qui sait, dans la vraie vie. Une réponse qu’on n’a pas interrogée, ce n’est pas un savoir, c’est un écho.
La caverne, le juste milieu et le jardin
Platon a écrit l’histoire de la caverne. Des hommes enchaînés depuis l’enfance, le dos tourné à l’entrée, qui ne voient du monde que des ombres projetées sur le mur par un feu, et qui prennent ces ombres pour la réalité. Celui qui se libère et sort à la lumière est ébloui, puis il comprend. Et quand il revient le dire aux autres, personne ne le croit.

Une réponse sur un écran, tant qu’on n’a pas goûté, touché, senti, c’est une ombre sur le mur. Belle, nette, et pas le monde.
Aristote, l’élève de Platon, était plus terre à terre, et je l’aime pour ça. Il parlait du juste milieu, entre l’excès et le manque. Ni la peur des machines, ni l’adoration. Et il avait un mot pour la sagesse pratique, celle des gens qui savent quoi faire dans la vraie vie : la phrónisis (φρόνησις). L’outil sert, la personne décide. C’est tout, et c’est énorme.
Et puis il y a Épicure, mon préféré. Il enseignait dans son jardin, le Kípos (Κῆπος), à Athènes, et il y accueillait tout le monde, les femmes et les esclaves compris, ce qui ne se faisait pas.

Il disait que de tout ce que la sagesse nous donne pour être heureux, le plus grand bien, c’est l’amitié. Une table, du pain, des amis, du temps. Voilà ce qu’aucune machine ne goûtera jamais. Voilà pourquoi, dans ma cuisine, il n’y a pas d’écran quand je pétris.

La philosophie, aujourd’hui, c’est tendance
Regardez autour de vous. Les cafés philo se remplissent, les livres de philosophie se vendent comme des romans, on apprend à méditer, à ralentir, à « se poser ». Je ne crois pas que ce soit une mode. Je crois que c’est une réponse. Plus les machines répondent vite, plus nous avons besoin de gens qui prennent le temps de se poser les bonnes questions. C’est exactement ce que faisait Socrate sur sa place de marché, et c’est ce que faisaient mes grands-parents autour de la table, sans savoir que ça portait un nom.
L’Europe a écrit une loi sur l’intelligence artificielle, entrée en vigueur en août 2024. La Grèce a réuni un comité de sages, présidé par un Grec parti enseigner au MIT, Constantinos Daskalakis, pour dire comment le pays doit s’y prendre. Les lois sont nécessaires, je ne dis pas le contraire. Mais ce qui nous fera avancer, ce n’est pas une loi. C’est un vieux mot grec que je vous offre aujourd’hui.
Paideía ▪ παιδεία
Ce n’est pas l’instruction, ce n’est pas l’information. C’est ce qui forme une personne entière : la culture, le goût, le jugement, la façon de se tenir à table et devant la vie. Les Grecs disaient qu’on n’est pas grec par le sang, mais par la paideía qu’on partage. Isocrate l’a écrit il y a deux mille quatre cents ans. Une Crétoise devenue normande vous le confirme.
Nous sommes dans un grand changement, c’est vrai. Mais nous serons toujours plus intelligents, et surtout plus humains, si nous gardons cette culture intérieure. Avoir plusieurs cultures, c’est une richesse, pas une confusion. Prendre le temps de faire les choses avec ses mains, une brioche, un colis, une lettre. Se rappeler que la solidarité n’est pas une application. Chez nous, on a un mot pour ça aussi, philótimo (φιλότιμο), l’honneur de faire ce qui est juste, sans qu’on vous le demande. Et un autre, le plus grand : agápi (αγάπη), l’amour de ce qu’on fait et de ceux pour qui on le fait.

Il y a deux ans déjà, je vous disais qu’il fallait vivre avec notre temps, trouver des outils et des personnes pour avancer. Je n’ai pas changé d’avis. Les machines sont là, elles resteront, et je préfère les regarder en face, avec mes vieux Grecs derrière moi. Ce qui fera la différence, ce n’est pas ce qu’elles savent. C’est ce que nous sommes.
« Ce qui fera la différence, ce n’est pas ce que les machines savent. C’est ce que nous sommes. »
Et vous, dites-moi : qu’est-ce que vous ne confierez jamais à une machine ? Une recette, une lettre, un souvenir ? Racontez-moi en commentaire, je lis tout, et je vous réponds toujours. On ouvre le débat, comme au kafeneío, avec un café grec.
Crétoisement vôtre,
Maria – Votre Crétoise
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